PHILIPPINES : J’ai testé pour vous… le guérisseur traditionnel

Question de bien finir 2015 et commencer l’année 2016 en beauté, rien de tel que de se faire un peu nettoyer. Attention, je ne parle pas d’un nettoyage de peau, mais rien de moins qu’une purification du corps et de l’esprit !

Oui madame, oui monsieur ! En 2016, c’est décidé : on envoie du lourd, du steak, du pâté pas en croûte. Et comme la suite des (més)aventures aux Philippines l’a montré, on (enfin… je) ne recule devant rien pour offrir aux lecteurs de Wanderfull des récits divertissants teintés de culture locale 🙂

Je vous propose donc de me suivre aujourd’hui dans une expérience chez un « healer » : un guérisseur traditionnel philippin. Et pas n’importe où SVP : à Siquijor, l’île mystique.

 

La chirurgie sans les mains du Nord de Luzon

Comment m’est venue l’idée d’aller voir un healer, vous vous posez peut-être la question ? Durant notre traversée de la Papouasie, j’avais lu dans un vieux guide des Philippines traînant sur le bateau quelque chose sur les guérisseurs traditionnels philippins de l’île de Siquijor à la réputation occulte, apparemment fréquentés par les locaux mais aussi – fait plus étonnant – par des étrangers venus de loin pour les voir.

Intriguée, j’entreprends quelques recherches à notre arrivée aux Philippines. Un ami français me dit à ce moment-là que son cousin baigne justement pas mal dans cet univers des healers philippins et qu’il fait régulièrement des séjours dans le pays. En prenant contact avec lui, je découvre alors qu’une espèce particulière de healers pratique dans le Nord de Luzon (plus exactement dans la région de Baguio) : les chirurgiens psychiques, aussi appelés guérisseurs à mains nues.

Oui, tu as bien lu ! Un certain nombre de guérisseurs sont en effet connus pour leurs pratiques médicales sans intervention chirurgicale. Sorte de chamans, ils ont la réputation de pouvoir tout soigner, y compris les cancers, en pratiquant des opérations à mains nues. L’intervention se fait sur la base du magnétisme et de l’énergie spirituelle mais est tout de même marquée symboliquement par le fait d’extraire à la fin de l’opération quelque chose du corps (un caillou, par exemple…).

En continuant mes recherches, je découvre avec stupéfaction qu’un nombre non négligeable d’européens, canadiens et américains, fréquentent ainsi chaque année leur antichambre, dans l’espoir de soigner leurs maux. Mieux, des agences de voyages sont carrément spécialisées sur ce créneau… et ce sont parfois des avions entiers d’occidentaux qui débarquent pour se faire soigner ou suivre des séminaires de formation et de soins auprès des healers les plus réputés du Nord des Philippines. De manière assez « commode », les plus connus ont d’ailleurs un hôtel dans la région de Baguio ou sur la côte, qui leur permet d’accueillir tout ce petit monde pendant leurs séjours. Sens du commerce, charlatanisme ou science réelle, je ne vais pas rentrer dans le débat car d’autres plus qualifiés l’ont fait avant moi.

Etant dans le Nord de Luzon au début de mon séjour, j’ai envisagé un instant faire un détour par Urdaneta pour rencontrer Esther Bravo Roxas – une des healers réputées – lors d’une des séances hebdomadaires qu’elle donne dans son « Temple of God of Espiritista Christiana » (les mercredis et samedis normalement). De ce que j’ai pu lire, ça ressemble un peu à la cour des miracles, mais ça promettait d’être distrayant…

J’ai même essayé de proposer in extremis le sujet au magazine Society. Mais n’ayant pas eu de réponse, étant trop chargée et ayant surtout davantage envie de m’enfoncer plus au Nord dans des villages reculés pour rencontrer Waong-Od, une femme extraordinaire de 98 ans qui est la dernière tatoueuse traditionnelle des Philippines, j’ai finalement renoncé. D’autant que je pensais passer à Siquijor plus tard dans mon voyage, autre endroit réputé pour ses healers.

 

Siquijor était hantée

L’île de Siquijor (dans la région des Visayas, au centre du pays) dispose aux Philippines d’une réputation d’île mystique, aux tendances occultes… voire de magie noire. D’après ce que j’avais pu lire, il semblait que ça remontait un peu dans le temps, mais que ces superstitions lui collaient toujours à la peau.

De fait, même aujourd’hui, les Philippins ne vont dans cette île – pourtant si charmante et paisible – qu’avec une certaine méfiance. Voire n’y vont pas du tout. Une amie philippine rencontrée pendant le voyage m’a confié par exemple qu’ayant organisé son mariage à Siquijor, une partie des convives avait répondu par la négative, souvent sous de fallacieux prétextes.

 

Pourtant, les « sorciers » (mangkukulam) sont supposés avoir été rejetés de l’île et n’y résideraient plus que les guérisseurs traditionnels, les « bons » guérisseurs (manamambal). Ceux-ci soignent les maux les plus variés… mais aussi, comme à Barbès, les ruptures amoureuses, les problèmes de travail ou de mauvais oeil qu’on vous aurait jeté. Ces « folk healers » se répartissent en trois types :

  • les « herbal healers », qui utilisent essentiellement les plantes médicinales issues des forêts à la réputation enchantée de Siquijor, ramassées pendant les sept vendredis précédant le vendredi saint. Certains pratiquent particulièrement l’art du massage.
  • les « faith healers », qu’on trouve partout ailleurs aux Philippines, qui pratiquent au travers d’incantations et prières.
  • et les « bolo bolo healers », qu’on trouve uniquement à Siquijor, une technique supposée identifier et faire sortir le mal grâce à une pierre noire magique plongée dans un verre sur laquelle on souffle avec une paille en le plaçant au-dessus du corps du patient, jusqu’à ce que la couleur de l’eau change et indique ainsi le traitement à suivre.

 

Traditions ancestrales et culture populaire

Dans ce pays, pourtant extrêmement catholique et pratiquant, on peut s’étonner de tels usages. Les Philippines constituent la principale communauté catholique d’Asie. Il suffit de constater la fréquentation des églises le dimanche ou de voir tous les conducteurs se signer discrètement lorsqu’ils passent en voiture devant la maison de Dieu pour être convaincus de la ferveur locale.

Mais les traditions ancestrales et la forte culture populaire ont toujours perduré aux Philippines, maintenant une forme d’acceptation ou de croyance dans l’existence d’esprits de la nature appelés anitos. Ce terreau fertile favorise un climat de tolérance générale vis à vis des guérisseurs traditionnels, chamans et autre chirurgiens phsychiques.

Par ailleurs, la fréquentation des healers n’a rien d’étonnant, particulièrement dans les zones rurales ou les petites îles. L’accès à la médecine clinique y est quasiment inexistant et les revenus sont très limités : les healers remplacent donc l’accès à la médecine traditionnelle, soignent, réparent les os cassés et plus si affinités…

 

La quête du healer : sacré Graal !

Débarquée à Siquijor avec ma soeur, venue me rendre visite pour deux semaines, la première étape était simple : débusquer un healer. Dans une île réputée pour sa « sorcellerie », je m’étais bêtement dit que ça allait être une opération rondement menée. Erreur ! Forcément, ils n’ont pas pignon sur rue, ces gens-là.

L’office du tourisme bataille pour changer la réputation de l’île et attirer les touristes philippins ou étrangers. Alors on ne va pas non plus faire des panneaux 4 par 3 indiquant où les trouver dès le quai de débarquement du ferry. A première vue en tout cas, les habitants ont l’air tout à fait sympathiques, pas de nez crochus, de vilaines verrues ou de chapeaux pointus :

Siquijor enfants tricycle

De fait, les folk healers sont tous (69 au total) situés du côté de San Antonio, dans les collines à l’intérieur de l’île. Une des filles qui travaille dans notre hôtel me donne – non sans avoir marqué un petit temps d’arrêt au moment où j’ai posé la question – le nom de l’un d’entre eux, Ponce, qui a bonne réputation. Dommage, elle ne s’appelle pas Rai (comprenne qui pourra mon humour vaseux).

Healer soins

Sur le papier et sur le plan de l’île, ça a l’air simple. C’est sans compter sur notre sens de l’orientation éblouissant et sur l’état des routes. Au volant de notre mob de location, ma soeur à l’arrière en copilote avec un plan dans sa poche, nous voilà parties sur le chemin de la purification spirituelle. Et bien ça se mérite, croyez-moi. Nous avons fait le tour du sud de l’île par la côte avant de prendre une route intérieure censée nous mener droit à San Antonio.

Siquijor maison

Persuadées d’approcher du Graal, nous nous arrêtons régulièrement pour demander aux locaux s’ils peuvent nous indiquer la maison de Ponce. Mais le nom n’a pas l’air d’éveiller une lueur chez quiconque. Nous finissons par flairer l’embrouille et demander dans quel bled nous nous trouvons. Nous apprenons alors que nous voilà revenues à San Juan, notre point de départ. Nous cherchons à reprendre la carte pour qu’on nous montre le bon chemin. Mais elle est évidemment tombée entre temps de la poche de ma soeur… Les super gourdiches dans toute leur splendeur !!!

Je vous passe les détails de la suite, mais on a fini par atterrir miraculeusement chez la personne qu’on nous avait indiqué, carrément escortées par un mec qui a pris sa mob pour nous montrer le bon chemin. Une arrivée digne d’un chef d’état, les sirènes hurlantes en moins.

A notre corps défendant, il faut préciser qu’à chaque fois qu’on demande à un local la direction de San Antonio, les gens nous répondent « turn to the right » en montrant la gauche avec la main (ou vice versa). C’est un peu perturbant à la longue cette habitude étrange ! Peut-être que les mauvais esprits de Siquijor ont jeté un sort et provoqué un dérèglement massif de la case orientation ? Et que cela nous affecte, au même titre que les habitants de l’île. Je ne vois que ça comme explication logique 🙂

 

Et chez le healer, comment ça se passe ?

Et bien, un peu comme chez le médecin : tu commences par poireauter. Sauf que dans ce cas précis :

  • Tu ne patientes pas parce que le healer est en plein soin, mais parce qu’il est parti faire quelques emplettes au village.
  • La « secrétaire » qui t’accueille a 8 ans à tout casser et n’est autre que son fils…
  • La salle d’attente est son préau, où picorent les poules et où végètent son papy, ses fils et deux petites filles qui tiennent à peine assises mais sont livrées à leur propre sort sur une table située à plus d’un mètre du sol. Sereins les healers… En même temps, ils savent réparer s’il vient aux gamines l’idée saugrenue d’expérimenter le quatre pattes et se fracasser sur le sol jonché de pierres et autres objets contondants.
  • La healer fait aussi épicerie de quartier à ses heures perdues. Pratique : si j’ai une fringale pendant l’attente, je peux acheter des Oreo !

Healer parking

Healer epicerie

Healer salle attente

Healer enfants

Après un petit quart d’heure, le healer (qui est en fait une femme) revient et nous la suivons dans sa bicoque sombre. Elle m’assied sur une chaise en face de l’entrée, s’active dans une cuisine sombre aux proportions impressionnantes et revient avec un petit brasier rempli de charbons ardents qu’elle m’installe sous le popotin (enfin, sous la chaise). Il semblerait donc que le rituel de soin commence par une sorte de purification du fessier par la chaleur… OK, pourquoi pas. Attendons donc pour voir la suite !

Healer moment spirituel

Healer cuisine

Elle me drape intégralement dans une sorte de dessus de lit jaune soleil imprimé du plus bel effet, fait une rapide prière à la vierge installée juste derrière elle et commence à marmonner des mots en philippin au-dessus de ma tête. J’ai du mal à masquer un sourire quand je me mets à « vapoter » du fessier par le cou, puisque la fumée des charbons s’échappe par le haut du dessus de lit. Et encore plus à ne pas exploser de rire quand, au milieu de ses incantations, elle entrouvre le drap pour me souffler plusieurs fois à l’arrière et à l’avant du cou.

Healer drap

Elle m’indique ensuite quelques endroits de mon organisme qui dysfonctionnent selon elle, avant de me demander pour quel problème particulier je viens. Lui indiquant mon épaule douloureuse depuis des mois, elle marmonne de nouveau quelques mots avant de me masser énergiquement le haut du corps. Au passage, elle m’explique qu’elle est healer depuis quatorze ans, que son père et son grand-père étaient manamambal avant elle et lui ont appris le métier. Me voilà tout à fait rassurée de me savoir en de si bonnes mains !

Pendant que je déguste un thé aux herbes censé me faire le plus grand bien, elle m’explique que les healers sont une sorte de médecin qui traite tout type de maladies, répare les os cassés etc, le tout en éloignant les mauvais esprits et prodiguant force massages. Ne perdant pas le Nord, elle m’indique au passage des herbes qu’elle prépare et que je peux lui acheter, notamment des « Love Herbs ».

Healer herbes

Healer vierge

Healer Annie Ponce

Petite déception : j’ai raté le « bolo bolo » dans la case de (Rai)Ponce. Car elle ne le pratique pas.

Gros plus : j’ai récupéré une épaule à peu près en état de fonctionnement, grâce à un massage des plus toniques (mais certainement aussi un peu grâce à ma purification du fessier, ça n’a pas pu faire de mal). Et ça n’a pas coûté un rond à la Sécu ! D’autant que sa tarification est fonction de mon bon vouloir : quand je lui demande combien je lui dois, elle m’indique une boîte à donation installée entre des effigies de la Sainte Vierge, des amulettes et autres goodies utiles à sa pratique…

Je commence donc 2016 sous les meilleures auspices, du moins je l’espère. Et plus sérieusement, en-dehors de l’expérience chez un healer, je ne peux que vous recommander une halte à Siquijor dont je vous parlerai dans un autre post dédié, l’île est tout simplement enchantée, dans le sens de enchanteresse !!!

3 commentaires

  • Diane Roubert dit :

    Merci ma Raph pour cette escapade enchantée le temps d’une lecture. Tu me fais rire et rêver ! Je souris en pensant à toi et à tes péripéties dans mon bureau très sérieux. Plein de bises et vite des nouvelles aventures !

  • NATHALIE dit :

    moi aussi très sérieuse derrière mon bureau , j’ai dégusté ton récit et dévoré tes photos.Et si je me fourvoyais avec ma médecine soit disant cartésienne et étriquée .Ta cousine nathalie

  • Dominique et Regine BERNARD dit :

    Ce n’est pas le héler qui enlevaient les calcss du foie sans laisser de cicatrice ? Si oui tu aurais dû en profiter pour rare des économies … Continues à nous faire voyager ! Bises. Dominique et Regine. Luneville

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