Portrait Zambie : Mr Mweshi, pêcheur sur le lac Kariba

Mr Mweshi, pêcheur sur le lac Kariba

Des mines de cuivre aux bateaux de pêche

J’avais promis de faire des portraits de Zambie et notamment de mon copain Mr Mweshi… chose promise, chose due ! Et si vous avez regardé mon film pour School Club Zambia, vous connaissez son visage et son adorable fille Dorcas (celle qui comme moi se tripote les cheveux à la fin du film :).

Mr Mweshi habite Kariba South, le village où opère School Club Zambia, mais il n’est pas originaire de la région. Jusqu’en 1993, il travaillait dans les mines de cuivre au Nord de la Zambie (c’est une des plus grosses richesses naturelles du pays). Puis il a été licencié et comme beaucoup, il est arrivé au village pour pêcher et travailler ponctuellement à la ferme d’élevage de crocodiles Zongwe, là où j’étais hébergée pendant près de six semaines.

Il y a encore quarante ans, personne n’habitait Kariba South. Il n’y avait ni village, ni route, ni électricité. Mais deux frères venus d’Afrique du Sud s’y sont installés dans les années 1980. L’un a monté une ferme de crocodiles qui est aujourd’hui l’une des plus importantes du pays, l’autre une entreprise de pêche. Et le village s’est construit peu à peu autour.

 

Le lac Kariba et la légende de Nyami Nyami

Le lac Kariba lui-même n’existait pas avant la construction du barrage Kariba à la fin des années 50, juste avant l’indépendance de la Zambie en 1964. C’est un des plus grands lacs artificiels au monde et le quatrième plus grand lac d’Afrique. Il sépare la Zambie et le Zimbabwe et il a fallu près de quatre ans pour qu’il se remplisse à son niveau actuel lorsqu’ils ont fini le barrage.

Le lac Kariba, frontière naturelle entre la Zambie et le Zimbabwe

Le lac Kariba, frontière naturelle entre la Zambie et le Zimbabwe

Comme souvent, la construction du barrage n’a pas été une mince affaire. Près de 60 000 d’habitants d’origine Tonga ont été expropriés de manière plus que discutable, de nombreuses familles se sont retrouvées séparées, qui du côté zimbabwéen, qui du côté zambien.
La légende veut que Nyami Nyami, le dieu serpent du Zambèze, sacré pour le peuple Tonga, a voulu venger son peuple en provoquant en 1957 puis en 1958 de terribles inondations, les pires que le pays a connu en 100 ans.

Là tout de suite, ça a l’air calme, mais gare aux foudres de Nyami Nyami !

La construction du barrage en a pris évidemment un certain retard, mais il a été inauguré en 1959 et est aujourd’hui la principale source d’électricité de la Zambie, du Zimbabwe et de plusieurs pays alentours. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est ce qui explique les coupures de courant à répétition. La Zambie s’étant engagée contractuellement à approvisionner l’Afrique du Sud et l’Angola en électricité, elle fournit en priorité ses voisins plutôt que ses habitants, afin d’éviter de payer des pénalités prohibitives.

Fait peu rassurant : le barrage est aujourd’hui en mauvais état, ses fondations sont affaiblies et il se fissure.

 

Mais revenons à nos poissons et à Mr Mweshi

La grosse activité sur le lac Kariba est la pêche du kapenta (la sardine du Tanganyika), qu’on attrape de nuit dans des énormes filets montés sur de grosses barges (« rigs » en anglais) qui sillonnent le lac pendant plusieurs semaines avant de revenir aux villages. Avec le nshima (sorte de purée ultra compacte à base de maïs), le kapenta frit à la poêle dans une épaisse couche d’huile est la base de l’alimentation locale.

Rig et pêcheurs de kapentas sur le lac Kariba

Rig et pêcheurs de kapentas sur le lac Kariba

Rig-avant-pêche

Ecopage-&-rigs
Mr Mweshi est donc devenu pêcheur dans les années 90. Il ne pêche pas le kapenta sur les rigs, il pêche de plus gros poissons depuis sa propre barque. Il pose ses filets à la nuit tombée et les récupère au petit matin. Il avait promis de m’emmener sur son bateau lors de sa prochaine sortie, mais l’occasion ne s’est malheureusement pas présentée. A la fois parce que le niveau du lac est particulièrement bas à cette époque et il n’y a presque rien à pêcher et parce que sa santé n’est pas terrible en ce moment. Or « il faut de la force pour faire ce métier », donc il doit mettre la pédale douce.

Mweshi-soucieux
Quand il a commencé en 1993, la production était beaucoup plus importante. Mais le poisson se raréfie, le nombre de pêcheurs et de rigs ne cesse d’augmenter et les pratiques de pêche illégales se multiplient. A juste titre, il s’inquiète : « Quel va être le futur de nos enfants s’il n’y a plus de poisson ? Nous avons besoin d’éduquer nos enfants ». Et ajoute solennellement ; « Les choses changent et parfois quand il y a du changement, on doit sacrifier sa vie ».

Un retour de pêche pas très miraculeuse

Un retour de pêche pas très miraculeuse

Pêcheurs-lac-Kariba

Pêcheurs lac Kariba 3
Il est donc de plus en plus difficile de subvenir ainsi aux besoins de sa nombreuse famille. Mweshi et sa femme ont sept enfants, auxquels il faut ajouter les cinq enfants de sa sœur décédée il y a deux ans (qui habitent une autre région) et deux de son frère, décédé également. 14 enfants au total à sa charge (directs et indirects) !!!

Mweshi, Dorcas et fils

Il pratique d’autres activités en parallèle pour tenir le coup quand la pêche est mauvaise. Il est donc aussi chauffeur de minibus et fait régulièrement la navette vers Lusaka, la capitale. Et il cultive un verger sur son terrain, où poussent mangues, goyaves et la canne à sucre, qui servent à nourrir sa famille quand il n’a pas les moyens d’acheter d’autres aliments.

Mweshi-canne-à-sucre

Tel Bernardo, Mr Mweshi est complètement stone et a décidé de nager la brasse dans les plantes vertes (ami fan des Nuls, toi seul comprendra…)

Comme il l’explique très clairement, la plupart des habitants du village manquent de savoir-faire pour cultiver légumes ou fruits. Mais lorsqu’il était enfant, il a eu la chance de vivre chez ses grands-parents qui lui ont appris les bases de l’agriculture, ce qui s’avère être un gros avantage aujourd’hui pour lui par rapport à nombre de zambiens, pour pratiquer l’économie de subsistance.

C’est pourquoi il est particulièrement conscient et se réjouit de l’impact de School Club Zambia dans l’école du village, qui apprend à leurs enfants des savoir-faire concrets au travers du Young Tailor’s Club et du Young Farmer’s Club. « Si un élève ne termine pas sa scolarité, il pourra être embauché comme tailleur. Et s’il n’y a pas de travail au village, il pourra au moins cultiver son propre jardin, car il aura les bases nécessaires en agriculture ». Et d’ajouter : « Aujourd’hui je sais cultiver mon verger car quelqu’un me l’a enseigné quand j’étais enfant ».

Accessoirement, Mr Mweshi est un des deux seuls villageois à disposer d’un puits sur son terrain et c’est le défilé permanent chez lui de femmes et enfants armés de nombreux seaux et divers récipients qui viennent chercher leur dose quotidienne. Sur sa porte d’entrée branlante, un panneau indique les heures d’ouverture « officielles » du puits.

Le puits de Mr Mweshi

Le puits de Mr Mweshi

Chacune son tour, sous le regard de Mrs Mweshi

Chacune son tour, sous le regard de Mrs Mweshi

Sagesse, discernement et éducation

Bien que n’étant ni « Chef » ni « Headman » (chaque district et villages ayant un chef et plusieurs Headman qui prennent toutes les décisions importantes), Mr Mweshi est très respecté et fait figure d’autorité dans le village. Il faut dire qu’il est particulièrement éclairé par rapport à nombre des autres villageois qui sont dans une logique de subsistance et pensent au jour le jour.

Il est l’un des rares ici à considérer l’éducation de ses enfants comme une priorité absolue, lui-même ayant souffert d’avoir dû arrêter ses études à la fin de l’école primaire pour commencer à travailler et gagner de l’argent, car sa famille ne pouvait pas payer sa scolarité. On sent dans son regard à la fois sage et triste que c’est un immense regret pour lui. Comme il me l’a confié, il était pourtant bon élève.  Sur les recommandations de sa professeur de Grade 7, il a tenté de continuer ses études par correspondance pendant quelques années en parallèle de son travail, mais a arrêté faute de temps.
Lui-même n’arrive pas à payer l’école pour tous ses enfants, le plus jeune est donc encore à la maison. Mais ses deux filles sont en grade 8 et grade 11 (alors que la plupart des enfants arrêtent l’école entre le grade 7 et 9) car l’éducation de ses filles lui semble encore plus prioritaire. Il est impensable pour lui de les marier adolescentes.

« Ici les filles ont l’air d’être vieilles très tôt, car leur vie est très dure. La plupart sont mariées et enceintes à 13 ou 14 ans. Le niveau d’analphabétisme dans le village est très élevé et les parents sont plus intéressés par un apport d’argent immédiat que par leurs enfants, alors ils marient leurs filles. Moi je n’arrête pas de dire à mes filles : imaginez que vous vous mariez, que vous quittez l’école, que vous avez trois enfants et que votre mari meurt ? Comment est-ce que vous allez faire pour vous et vos enfants ? ». Par conséquent, il refuse de les marier avant 24 ou 25 ans, une fois qu’elles auront fini l’université.

Dorcas Mweshi, 11 ans

Dorcas Mweshi, 11 ans

Evidemment, tout ceci n’est pas complètement altruiste. Il sait que lui-même vieillit et ça le rassure de savoir que ses enfants seront éduqués, auront un travail et pourront subvenir à ses besoins lors de ses vieux jours :).

Et comme d’une certaine manière je suis presque devenue sa fille spirituelle à force de traîner chez lui, il a pensé à tout pour mon avenir. Il me suggérait comme je vous le disais dans un autre article de rester en Zambie, d’acheter de la terre (« c’est pô cher ici« ) et commencer ici une plantation de bananes (« Il n’y en a pas dans le coin et c’est un bon business »).

Euh… oui, OK pourquoi pas ??? Laisse-moi peut-être y réfléchir un peu avant de me lancer 🙂

 

 

 

 

 

9 commentaires

N'hésite pas à laisser un commentaire (surtout s'il est sympa), donner ton avis, partager tes infos etc