Maroc Portraits de Femmes

Né(e) quelque part

Comme le chante si bien Maxime le Forestier : « Est-ce que les gens naissent égaux en droit, à l’endroit où ils naissent » ? Le Maroc est loin d’être le pays du Maghreb où la condition des femmes est la plus difficile. Toutefois, il suffit d’y plonger un petit peu seulement pour se rappeler que c’est une chance de naître femme dans un pays occidental.

Dans les villages, c’est simple, je ne croise quasiment jamais mes congénères, sauf parfois dans les champs ou entrain de circuler rapidement entre deux maisons. Elles ne sont évidemment pas cloîtrées, mais on ne peut pas dire pour autant qu’elles aient l’habitude de s’exposer à l’extérieur en bavassant avec les copines…

Dans les villages de pêcheurs au Sud d’Essaouira où j’ai rejoint mon ami surfeur en début de séjour, j’imaginais naïvement en rencontrer à force de me fondre dans le paysage. Que nenni ! A part la maman d’Adil qui nous apporte le dîner dans sa guesthouse éponyme, je ne vois pas la queue d’une femme (pardonnez-moi cette expression douteuse, c’est plus fort que moi les jeux de mots foireux).

 

Un mariage à Ouassane (à défaut de Bamako… comprenne qui pourra*)

* cf Amadou et Maryam, « Mariage à Bamako »

Il faudra attendre le mariage auquel nous sommes invités à Ouassane (30 kms au Sud d’Essaouira) pour les voir toutes rassemblées. Et là encore, même si les hommes et les femmes sont dans la même pièce, ça ne se mélange guère ! Les hommes sont tous assis sur des coussins le long du mur de droite. Les femmes accroupies en grappes au milieu de la salle avec les enfants. Seuls les plus jeunes des deux sexes, les adolescent(e)s et quelques hommes osent danser lorsque le groupe de musiciens venus pour l’occasion reprend ses instruments entre deux pauses.

Les filles sont fiancées très tôt, dès l’âge de 15 ou 16 ans. Le mariage se scelle entre les familles avant d’être officialisé juridiquement ultérieurement. Pas de célébration à la mosquée ou devant l’imam. Mais une grande fête réunissant le village est organisée pour consacrer l’union des époux à l’issue de leur période de fiançailles.

Ouassane est en ébullition ce jour-là. Tout le monde est sur son 31. Les plus belles robes colorées, vestes et chaussures sont de sortie pour l’occasion. Ca glousse à qui mieux mieux et on peut même voir quelques œillades s’échanger discrètement au cours de la soirée. En cuisine, ça envoie des poulets, grillades et autres mets en quantité astronomique, de quoi nourrir un régiment. Comme dans tous les pays du monde, c’est fascinant de voir comme les cérémonies sont un acte social essentiel, où les familles se saignent pour recevoir comme il se doit leur entourage ou carrément le village entier. Quand on voit les maigres bouts de poulet qui agrémentent habituellement nos tagines, nous sommes aussi stupéfaits que mal à l’aise lorsqu’on nous apporte un succulent poulet bien dodu rien que pour nous deux…

On nous a prévenu : le mariage est une grosse fête, ça dure généralement toute la nuit ! La boisson officielle est évidemment le sacro-saint thé à la menthe. Toutefois, son surnom de « whisky berbère » me semble prendre pour une fois tout son sens : on sent que les esprits s’échauffent à mesure que la soirée avance… je suspecte qu’il n’y a pas que de la menthe dans ce thé ni dans les bouteilles de sodas qui circulent sous le manteau ☺.

En revanche, quand j’aperçois enfin la mariée, le mot de « fête » me paraît d’un coup concerner tout le monde sauf elle. Maquillée comme une voiture volée, on ne saurait lui donner un âge. Elle trône littéralement et domine la salle, calée sur un énorme fauteuil dressé pour l’occasion. Empaquetée dans une robe blanche rutilante à froufrous ultra couvrante et une flopée de voiles qui sentent d’ici le polyester chinois, elle ne peut plus bouger et semble manquer d’air. Elle a l’air de s’ennuyer sévère. A part quelques personnes qui prennent une photo avec elle avant d’aller vaquer à d’autres occupations, elle est totalement esseulée. Je ne vois nulle part trace de l’heureux époux : après enquête, il semblerait qu’il reste dans une salle à côté. Quand je reviens une demi-heure plus tard, la mariée est absente. Puis la revoilà qui trône comme une âme en peine, vêtue cette fois d’une robe rouge tout aussi rutilante. Je ne suis pas sûre à 100% de la symbolique de chaque changement de parure, mais si j’ai bien compris la mariée est vêtue de blanc pour la première partie du mariage, puis de rouge une fois qu’on a vérifié concrètement sa virginité. Pour finir, elle revêt une robe verte (ou bleue), mais pour cette troisième étape je n’ai pas reçu d’explication très claire, donc je préfère ne pas me prononcer.

Je ne connaîtrai jamais le prénom de cette jeune fille ni n’aurai l’occasion de lui parler car je pars le lendemain, mais je me suis sentie plus attristée que réjouie par cette pauvre mariée à l’air si perdue au milieu de ces festivités.

 

La douce et belle Khadija de Tourassine

A Tourassine, dans la vallée de l’Ounila dans le Haut Atlas, la ravissante Khadija a 14 ans, un sourire enjôleur, le regard malicieux, la bouille et les joues rondes des petites filles. Elle est haute comme trois pommes pour son âge et je tombe immédiatement sous le charme de sa fraîcheur naïve !

Nous nous sommes arrêtés avec mon guide Mohamed pour passer la nuit chez son père. Elle observe le moindre de mes mouvements avec intérêt, le sourire aux lèvres. Plus enfant encore qu’adolescente, elle explique à Mohamed en berbère préférer les dessins animés aux séries télévisées turques ou grecques qui passent à la TV. Très discrète, elle refuse d’être prise en photo et même que je la dessine. En revanche elle n’est pas la dernière à rigoler quand je griffonne plusieurs fois d’affilée Mohamed en pleine lecture (il faut dire que de mes 5 tentatives, aucune n’est ressemblante). Difficile d’imaginer cette enfant mariée d’ici 2 ans !!! Mais c’est a priori ce qui lui pend au nez.

Khadija a arrêté l’école cette année et refuse d’aller au collège. Pourtant, comme sa petite sœur, elle lit très bien le français et compte même jusqu’à 50 sans se tromper et avec un super bon accent. Mais l’Etat ne lui a pas accordé la bourse pour financer la suite de sa scolarité. En effet, à la tête d’un troupeau de 350 bêtes et avec 3 fils travaillant en ville, son père est considéré comme un villageois assez aisé qui n’a pas besoin d’aide pour scolariser ses filles. Continuer l’école impliquerait pour elle d’aller en internat à Telouet et de quitter ses 3 sœurs. Pourtant Mohamed insiste auprès de Khadija. Il propose même de l’accueillir chez lui à Telouet avec ses propres enfants. Mais à quoi bon : de toute façon elle sera probablement mariée d’ici peu et que c’est la seule issue à laquelle elle semble aspirer ! Sa sœur aînée (28 ans) n’est allée à l’école qu’un an dans sa vie, et son autre grande sœur Hassnia (21 ans) a arrêté également après le primaire. Seule la petite dernière Latifah (12 ans) est encore scolarisée.

Et de toute façon, son père n’encourage pas la poursuite de ses études. Du coup, les 4 filles restent à la maison et gèrent les travaux ménagers. Les garçons de la famille, eux, travaillent dans les villes. Dès que leur père a le dos tourné pendant la prière, elles apparaissent comme un essaim d’abeilles dans la salle où Mohamed et moi séjournons. Elles touchent à tout, observent tout, posent plein de question, rigolent tout le temps. Mais elles se volatiliseront en cuisine en moins de deux dès qu’elles entendent leur père revenir de la mosquée. Et elles serviront ensuite le repas que nous partageons avec le patriarche sans plus piper un mot de la soirée.

Maroc Portraits de femme_Khadija_Mohamed

Khadija et mon guide Mohamed

Touda (et Salwa) : un îlot de modernité dans la vallée Ounila

A l’inverse, je plonge dans un îlot de modernité en étant hébergée chez Touda le dernier jour de ma randonnée, dans un village du Haut Atlas pourtant tout aussi petit que ceux croisés jusqu’ici. Cela dit, si je n’étais pas allée traîner mes guêtres en cuisine pour l’aider à préparer le dîner et lui parler, je ne m’en serai probablement pas rendue compte, car elle serait restée dans la maison en contrebas préparer le repas seule. Définitivement, la cuisine est le meilleur endroit pour rencontrer les femmes des villages.

Touda parle très bien français, elle a poursuivi ses études jusqu’en première année de droit à la faculté de Marrakech. Sur sa table trône un manuel d’éducation distribué par l’UNESCO. En effet, elle gère et développe dans le village l’association Tafoukt qui promeut le travail artisanal des femmes (tapis, huile d’argan…) qui sont vendus dans une coopérative non loin.

Sa fille Touda fait les 400 coups, mais ça fait sourire tout le monde. Avec ses copines – qui passent les unes après les autres dans la cuisine – c’est la première fois que je vois une femme rigoler de bon cœur et paraître aussi légère. Son mari Mohamed est sympa comme tout. Il est ouvert, malin, bourré de projets et il lui laisser gérer plein de choses. Ils ont monté une auberge qui accueille les voyageurs locaux et étrangers… et je dois avouer que le tajine qu’on prépare ensemble est de loin le meilleur que j’ai goûté dans l’Atlas.

Au détour d’une conversation que nous avons toutes les deux, elle me parle même de contraception à demi mot. Enceinte de son second enfant, elle me glisse en effet dans un sourire qu’elle s’arrêtera à 2 ou 3 enfants, qu’elle fera le nécessaire pour ne pas avoir 13 enfants comme sa mère, dont 8 qui sont morts. Le monde tourne, et ce n’est pas si mal !

Maroc_Portraits de femmes_Touda_Salwa

Touda et Salwa

 

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